Explorer l’espace, habiter le temps

Vingt propositions pour une science impliquée

Chôros est une manufacture de recherche scientifique et une fabrique d’idées pour le débat public. C’est un rhizome, c’est-à-dire un réseau horizontal ouvert, partie prenante du monde de la connaissance et, simultanément, immergé dans la vie sociale, ses enjeux et ses débats.

Chôros est un lieu de pensée collectif. C’est un lieu sans frontière, en aucune manière un territoire borné. Nous nous présentons à vous avec l’idée que vous participiez, d’une manière ou d’une autre, à cette aventure. Nos portes vous sont ouvertes.

Chercher, trouver, comprendre, agir

1. Chercheurs et citoyens

Nous nous définissons comme chercheurs et citoyens. Nous souhaitons contribuer à comprendre et expliquer le monde contemporain, proche et lointain, à entrer en dialogue avec les tous les acteurs de la société en mettant en discussion avec eux ces connaissances et en les enrichissant de ce dialogue. Nous nous employons à détecter les signaux faibles, à rendre visibles les enjeux émergents. Nous pensons que le regard critique sur nos objets d’études comme sur nos propres pratiques peut être porté aussi loin que possible. Nous vivons dans une société où la réflexivité est devenue une force productive pour chacun et pour tous.

Nous abordons ces problèmes et ces enjeux de société avec une attention particulière pour l’espace, parce que l’espace compte mais aussi parce que l’exploration de la dimension spatiale du social offre des éclairages remarquables sur l’ensemble des dynamiques contemporaines. Nous pensons aussi que le futur doit devenir un questionnement permanent car une société démocratique et développée en a un impérieux besoin pour prendre des décisions stratégiques.

Expliciter les connaissances et les imaginaires, c’est la première mission de la connaissance, qui a pour effet principal d’augmenter la liberté des citoyens de le transformer. Nous sommes des producteurs et des utilisateurs de connaissances théoriques, technologiques ou pratiques.

 

2. La vérité est notre horizon

Nous sommes constructivistes et nous sommes réalistes. L’un ne va pas sans l’autre : le réel ne comprend pas que le monde matériel, et de moins en moins.  Les mondes idéels – les idées, les discours, les imaginaires, les attentes, les projets – en font partie et ils ne sont pas faits que de candeur ou d’illusion. Les sciences, les technologies, les techniques, la philosophie, les arts sont des productions idéelles qui contribuent chacune à leur manière à fournir des outils pour appréhender plus efficacement le réel. Pour comprendre les mondes sociaux, nous devons construire des énoncés qui portent sur des réalités dont beaucoup ont, d’une manière ou d’une autre, été elles-mêmes construites, et c’est en cela que consiste le travail de vérité qui nous revient.

Nous nous insurgeons contre les politiciens qui pratiquent éhontément la « post-vérité ». Nous ne nous reconnaissons pas non plus dans les chercheurs qui, se réclamant du « post-modernisme », affirment que la science n’est qu’affaire d’opinion, d’allégeance ou d’institution, et se polarisent sur les profils des émetteurs d’idées au lieu de s’intéresser à leurs propositions. Le doute constitue une hygiène permanente de la recherche mais le soupçon n’est pas propice à la libre production de connaissances : la distinction entre l’un et l’autre n’est jamais facile, elle est toujours nécessaire.

La vérité ne nous attend certes pas derrière un rideau qu’il faudrait tirer, c’est le résultat provisoire d’une invention et d’un projet, toujours différents à mesure que les contextes changent et que la connaissance progresse. Récuser fermement la métaphysique d’une vérité qui serait toujours-déjà là à attendre d’être « dévoilée » ne nous conduit pas à récuser l’idéal de vérité. C’est pour que nous lui disions des vérités – parfois des vérités qui la dérangent – que la société compte sur nous. La vérité est notre métier, notre responsabilité, quoi qu’il puisse nous en coûter. Y renoncer serait déchirer le contrat qui nous lie à nos contemporains.

Cependant, les chercheurs n’ont nullement le monopole de la vérité. Notre régime de vérité c’est d’abord de prendre toujours en considération les énoncés en circulation, de les discuter et de les valider ou de les réfuter. La condition, c’est d’accepter toutes les différences et d’en tirer profit pour évoluer dans un monde commun et partagé, intelligible et transformable. Cela suppose de prendre au sérieux ce que chacun dit, quels que soient son origine, sa position sociale ou son statut.

 

3. Le moment reconstructif est essentiel

Il s’agit ensuite de viser en même temps les objectifs de cohérence et de pertinence : traquer les contradictions internes à une théorie et se laisser déranger par le réel.  Cette disponibilité consiste notamment à prendre au sérieux les idées des autres acteurs, y compris les individus ordinaires, en reconnaissant leurs qualités argumentatives et en prenant leurs indéterminations et leurs contradictions comme une ressource. L’objectif est d’essayer de penser d’un même mouvement l’ensemble de ces idées, avec leurs différences et leurs divergences. Tel est le moment reconstructif de la connaissance (pour reprendre le terme de Jean-Marc Ferry), qui nous apparaît absolument essentiel. Ainsi, en complément de la réfutation des énoncés discutables, nous pensons qu’il est utile de donner une vraie place aux régimes de vérité autres que celui de la science.

 

4. Une seule science du social

Nous nous situons au sein d’une science du social post-disciplinaire et s’enrichissant d’autres types de savoir, les sciences mathématiques, les sciences de la nature, les ingénieries, la philosophie et les arts. Nous pensons que le réel social est complexe, hypercomplexe même, mais aussi pensable, intelligible. Toutes les méthodes rigoureuses, qualitatives et quantitatives, sont les bienvenues et nous nous employons à combler le fossé, funeste, entre les différentes cultures de la cognition. Nous cherchons à mesurer tout ce qui peut l’être mais, tout autant, de prendre en considération ce qui ne peut pas être mesuré, tel que la dimension singulière des individus, des événements ou des lieux. Mettre cognitivement en scène de manière rigoureuse le mesurable et l’incommensurable, voilà justement l’un des défis majeurs de la recherche sur le monde social.

La tension empirie/théorie peut être abordée à partir d’études de terrain, de monographies, de recherches comparatives tout autant que dans le cadre d’axiomes, de modèles et de théories englobantes. Nous jugeons prometteuses la pratique de l’expérimentation, qui est restée, à tort, un parent pauvre au sein des sciences sociales.

Avec d’autres, Chôros travaille à l’émergence d’une science sociale unifiée, capable de faire dialoguer l’économie et la sociologie, la politique et la géographie, le droit et l’histoire, la psychologie et la linguistique – et toute autre combinaison utile des champs du savoir –, sur les problèmes et les enjeux où la société les attend.

 

5. Chaque fait social est total

On ne peut échapper à la complexité du social, on peut viser à rendre son abord simple mais sans chercher à la réduire. Ce social forme un tout, la société, mais ses composantes : individus, collectifs, organisations, institutions, tout ce qui constitue la socialité ont aussi leurs spécificités et leurs logiques qu’on ne peut ignorer. C’est donc d’itérations incessantes entre acteurs et environnements que nous parle le monde social. Les environnements préfigurent les acteurs, mais ceux-ci peuvent modifier les environnements. Parmi eux, les individus, avec leurs compétences cognitives et leurs capacités à opérer des choix stratégiques d’échelle biographique ont fait une entrée fracassante sur la scène sociale. L’irruption de l’individualité ne signifie pas pour autant l’effacement de la société. C’est plutôt l’inverse : face au modèle communautaire, davantage d’individu signifie davantage de société, et inversement. Ce qui est sûr, c’est que chaque fait social est un fait total et qu’il est illusoire de prétendre échapper au processus de théorisation, même lorsque l’on s’attaque à des objets d’étude singuliers.

Ainsi l’englobant et l’englobé sont-ils profondément imbriqués l’un à l’autre. En ce sens on peut utiliser l’expression de systémisme dialogique : le social fait système, mais ses constituants humains et non-humains (les objets, les mondes naturels) disposent d’un niveau d’autonomie et de capacités à changer le cadre qui les inclut. Tenter d’y voir clair dans ces tensions permanentes, parfois coopératives, parfois conflictuelles entre les touts et les parties constitue un défi majeur pour l’intelligence du social.

Habiter, être habité

6. Habiter, une rencontre entre acteurs et environnements spatiaux

Nous avons appris l’importance de se représenter l’espace comme une dimension transversale qui fait sens dans toute la société. Ce n’est pas une simple projection d’autre chose. Ce n’est pas un cas particulier. Nous prenons l’espace au sérieux. L’espace est fait de distances matérielles, immatérielles et idéelles. L’exploration de la diversité infinie des conceptions et des pratiques de la distance est un mode de lecture efficace de la complexité des mondes sociaux. La dimension spatiale du social se découple en espace, c’est-à-dire en environnements spatiaux, et en spatialité – l’agir spatial des acteurs et des autres opérateurs (agents, objets).

Ce qui réunit, à propos d’espace, l’effort de connaissance et les enjeux politiques, c’est l’habiter. Habiter, c’est rechercher un point d’équilibre, toujours fragile entre la logique de l’action et celle de l’environnement. Les acteurs peuvent être écrasés par un environnement violent ou hostile, mais ils peuvent aussi détruire des environnements dont ils négligent la vulnérabilité. Habiter, c’est donc toujours aussi être habité par l’espace qu’on habite. Habiter, c’est enfin cohabiter, car chaque acte a ici une incidence collective, et presque toujours sociétale. Aborder le monde par l’habiter, c’est donc poser d’emblée la question de la relation entre liberté et responsabilité.

 

7. L’urbain, milieu naturel de l’humanité

Ce sont d’abord l’urbanisation, l’urbanité et l’urbanisme qui organisent l’habiter contemporain. L’urbain est devenu le milieu le plus « naturel », c’est-à-dire le plus évident et le plus puissant, de l’humanité, avec en son sein la ville, qui en est plus que jamais la figure la plus lisible. Le monde urbain ne doit pas être vue négativement, à partir du rural, mais comme un type de société et de civilisation spécifique. La ville est en elle-même un choix spatial qui engendre des enjeux spatiaux divers et massifs : espace public, mobilité, gradients d’urbanité, modèles d’urbanité, éthique et esthétique de l’urbain.

L’analyse du phénomène urbain se fait à toutes les échelles, tant dans l’exploration approfondie des métriques pédestres et de la relation entre les corps dans l’espace public que par une approche mondiale des réseaux urbains considérés comme trame de base du Monde contemporain. Chôros étudie l’urbanité sous toutes ses faces, sous toutes les latitudes et tout autant par des modélisations théoriques que par des enquêtes immersives dans la vie quotidienne des villes.

 

8. L’humain est mobile

En outre, l’urbain engage les mobilités. L’accès aux mobilités généralisées, autrement dit aux mobilités qui, pour chacun, se multiplient, se différencient et, finalement, se combinent, participe dans l’ensemble, par mille canaux, à renforcer la part de liberté de chacun et chacune dans le choix des lieux qu’ils habitent, différemment les uns des autres. La parenthèse rurale, celle de l’ancrage à un sol unique et sacré, se referme y compris dans ces points les plus forts, en Europe et en Asie. Les habitants d’aujourd’hui se retrouvent tous dans le mouvement et ils reprennent contact avec les sociétés qui n’ont jamais été rurales et qui ont toujours été mobiles. Le tourisme n’est pas seulement une industrie du déplacement vers des lieux différents mais, plus généralement, un rapport d’altérité, possible avec tout espace, y compris le plus familier. Dès lors, les habitants du Monde tendent la main à leurs ancêtres qui depuis des millénaires fabriquent de nouveaux lieux, en les créant ou en les transformant, et nous ont légué cette diversité disponible et accessible. La mobilité des gens, des choses et des idées fait de chaque lieu un résumé de tous les autres. Ainsi les mobilités de chacun impliquent-elles tous les autres, y compris s’ils semblent immobiles : habiter un lieu, c’est désormais habiter le Monde. Les enjeux politiques, sont essentiels et pourtant largement ignorés. Les modèles démocratiques utiles aux sociétés de mobiles restent à inventer.

 

9. Une société-Monde émerge

L’espace, c’est ensuite la mondialisation, l’Europe et toutes les entités émergentes qui sont autant de nouveaux espaces, qui, par leur existence, redessinent toutes les autres cartes. Le Monde est, tout spécialement, une réalité spatiale singulière à plus d’un titre, d’abord parce qu’il est l’échelon ultime qui affecte tous les autres échelons tout en étant aussi affecté par eux ; ensuite, parce qu’il est unique et qu’il est le lieu d’existence exclusif de l’humanité ; enfin parce qu’il se construit en étant simultanément pensé, discuté, parfois désiré, parfois honni par les humains. Nous suivons chaque nouvel événement qui fait que l’idée de société-Monde s’installe dans le paysage public avec ce que cela implique de liberté et de responsabilité à cette échelle. La conscience écologique se construit d’abord à cette échelle et c’est sans doute les enjeux liés à la nature terrestre qui, avec le développement et la paix, sont ceux qui s’organisent le plus à l’échelle mondiale. Dans cette phase de la mondialisation le chaînon manquant, ou en tout cas lacunaire, du politique maintien le décalage entre les problèmes et les solutions. Cette transition brouillonne emprunte des voies souvent surprenantes. La chronique de l’invention du politique à l’échelle mondiale mérite attention et pour la tenir, il faut savoir quitter les lunettes d’une vision étroitement culturaliste, géopolitique ou économique et de laisser le nouveau, aussi inattendu infléchir sa pensée.

 

10. Le numérique crée un lieu réticulaire mondial

L’espace, c’est encore le numérique, à la fois ensemble de ressources et cadre de l’action, qu’il faut analyser dans son mouvement rapide sans sous-estimer son extraordinaire force de transformation, ni surestimer sa nouveauté. L’approcher comme un espace, traiter l’Internet comme un lieu réticulaire mondial connecté à d’autres lieux numériques et aux lieux non numériques apporte une efficacité incontestable à l’analyse de cette réalité à la fois tout à fait neuve et pleinement inscrite dans l’histoire générale des sociétés. Le numérique rebat et redistribue sans cesse les cartes de l’intermédiation. On aurait pu croire, dans une perspective libertarienne, à un mouvement radical de désintermédiation : ce n’est pas ce qui se produit, mais les chaînes d’interaction se déplacent. Les individus ordinaires n’ont jamais eu un accès si direct à de nombreuses activités ou services mais, simultanément, jamais des acteurs aussi puissants et aussi incontournables n’avaient vu le jour en si peu de temps.

Le numérique est une composante majeure, à la fois cause et conséquence, de la mondialisation et tout particulièrement d’une société civile mondiale. Il rend beaucoup plus visible l’augmentation des libertés spatiales pour les acteurs, mais aussi les résistances spectaculaires des États et les déficits éthiques, politiques et juridiques de la société mondiale en gestation.

Enfin, le numérique incite à d’autres manières de faire de la recherche. Les big data sont l’occasion d’un néopositivisme réductionniste : l’idée même de théorie serait devenue obsolète et, à travers la production et la gestion d’algorithmes, les informaticiens n’en auraient plus besoin pour penser le réel. C’est, en fait, tout le contraire. La multiplication exponentielle des informations empiriques rend plus impérieuse problématisations, hypothèses et méthodes, bref la construction d’un registre cognitif complémentaire de celui de la donnée. À ce prix, de nouvelles perspectives, prometteuses pour la recherche, peuvent se dégager, à la fois pour combler les lacunes des appareils statistiques d’État et pour explorer les réalités singulières comme telles, sans chercher à les écraser sur des moyennes.

 

11. La nature est un environnement social

La nature se distingue des mondes biophysiques par le fait qu’elle concerne l’humanité et que l’humanité la transforme. Notre relation à la nature gagne également à être appréhendée par un angle spatial. Les environnements naturels sont des environnements sociaux particuliers, animées par des logiques physiques ou biologiques, mais comme réalités sociales, ils ont une histoire et un devenir qui dépend des humains, et de plus en plus.

Les humains possèdent deux enveloppes naturelles, leur corps et la Terre. Ces environnements constituent des couches spécifiques de l’espace habité, qui interagissent avec les autres couches. Ainsi, le Monde et la Terre occupent la même étendue et cela confère une imposante responsabilité à l’humanité. Quant au corps, il n’est pas, en l’état, totalement séparable du moi, qui n’en est pas lui-même pour autant une simple excroissance. La conscience écologique et ses conséquences donnent lieu à des débats politiques majeurs car les modèles souhaitables de la nature sont aussi des modèles de société, qui comportent des dimensions spatiales (urbanité, mobilité, relations aux lieux) majeures.

 

12. La carte crée de nouveaux espaces

Dans la carte et, au-delà, les langages spatiaux dans leur ensemble, ajoutent d’autres espaces, cognitifs, qui entrent en résonance avec la spatialité du monde et aident à se représenter sa complexité. Réussir le « tournant cartographique », défini comme une mise à niveau des langages de visualisation de l’information et de la connaissance afin qu’ils soient à la hauteur des théories contemporaines du social et des enjeux d’aujourd’hui nous apparaît comme crucial.

La carte n’est pas seulement une visualisation de données, c’est un langage complexe et ouvert. Elle peut devenir un outil de pensée qui permet d’appréhender certaines réalités plus clairement et plus vite. C’est par exemple le cas de la dynamique des espaces politiques en Occident qui connaissent une mutation fondamentale depuis le début des années 1990, et dont la chronique cartographique permet de saisir le contenu et la dynamique. Chôros s’emploie à faire advenir la rencontre entre la production de nouvelles cartes et la réflexion sur les langages cartographiques.

 

13. L’espace, transversale créative

Au-delà de ses propres enjeux, la dimension spatiale du social apporte une indéniable contribution à la prise de conscience d’un certain nombre de réalités émergentes : les biens publics, les enjeux d’égalité et de justice, le tournant éthique possèdent une composante géographique utilement visible. En étudiant les individus comme êtres géographiques, avec leur corps, leur mouvement, leurs pratiques multiscalaires et multimétriques et leur capital spatial, nous espérons contribuer à un renouveau des sciences du psychisme, tiraillées entre des paradigmes incomplets et réducteurs. Enfin, la dimension spatiale traverse le social de part en part et, ce faisant, elle relie ce qui est trop souvent divisé en disciplines fermées.

À côté de cette « post-disciplinarité », on peut, en élargissant les équipes travaillant sur différents types de projets, hâter l’avènement d’une transdisciplinarité qui connecte les recherches théoriques de toutes les sciences, les technologies de toute sorte, les mondes de l’art et même les techniques mises en œuvre par les habitants ordinaires.

Les futurs au présent 

14. Le futur est un bien public

Où sommes-nous, quand sommes-nous ? Les « C’était mieux avant » prospèrent. Malgré ses limites, la nostalgie résiste comme opérateur de comparaison entre le présent et le passé. L’Europe est en panne de futur, et c’est peut-être d’abord cela qui la rend fragile dans un présent bien tangible.

Simultanément, les projets des individus, des collectifs et des sociétés n’ont jamais été aussi nombreux, mais c’est leur convergence, leur mise en cohérence et les débats publics qui seraient nécessaires pour y parvenir qui font largement défaut. La mémorisation du passé n’est pas mécaniquement le signe d’une société exclusivement tournée vers ce qu’elle n’est plus. L’attitude mémorielle constitue aussi le signal, d’une société qui se transforme. Le retraitement du passé en mémoire peut aussi faire partie d’un renouvellement du régime de modernisation, c’est-à-dire de réinvention du rapport entre le futur et le présent. En inventoriant ce qui, à leurs yeux, est passé, les acteurs ne font pas que désigner le passé des sociétés. Ils contribuent à identifier le contemporain et à remettre en chantier les mesures du temps. Le style temporel du moment actuel change aussi d’échelle spatiale : avec la mondialisation, c’est l’immense constellation des lieux constituant la culture géographique de l’humanité qui se trouve patrimonialisée et devient une matière première pour la prospective.

La patrimonialisation du passé n’est donc pas forcément négative à condition qu’elle se combine avec une attente bienveillante de l’avenir. Or, dans un monde d’acteurs cultivés et réflexifs, le futur ne s’annonce pas, il se construit dans le dialogue entre les désirs et dans la confrontation des horizons d’attente. Il est à la fois le résultat d’une intentionnalité synthétique de toute une société et la résultante de multiples actions des individus ou des collectifs. En ce sens, c’est un bien public.

 

15. Le plus souvent, les prévisions ne font, dans le meilleur des cas, que reproduire le passé

Elles sont efficaces quand les processus qui ont produit le présent sont toujours à l’œuvre. C’est typiquement le problème que pose l’utilisation aveugle ou paresseuse, sans problématisation du changement social, des informations de masse. Leur niveau de prédictibilité est faible. Se donner comme objectif d’accueillir dans la démarche prospective des transformations, parfois de grande ampleur, dont nous ne voyons encore que peu de chose, c’est un tout défi que de prolonger mécaniquement des courbes ou des cycles.

Ainsi, les effets de la conscience écologique qui sont d’ores et déjà patents – alors que cette bifurcation dans nos représentations de la nature est très récente – ne pouvaient pas être prévus par une simple dérivation de l’existant. Il fallait discerner la longue histoire, souvent en arrière-plan mais jamais absente, de l’idée de nature et se rendre attentif à la montée en puissance des préoccupations environnementales, encore confuse mais bien présente dans les années 1970 en Occident. De même, l’erreur du modèle de la « transition démographique » (en réalité, la fécondité a baissé partout, y compris là où elle n’était pas attendue par le modèle) provient du recours à une causalité mécanique (la richesse entraînerait la baisse de la natalité) alors que, les faits l’ont montré ensuite, c’est plutôt le niveau d’éducation des filles, contribuant à accélérer les changements de modèle d’une vie réussie qui s’est révélé décisif. Recueillir simplement la parole des petites filles africaines sur leurs attentes et leurs projets plutôt que recopier paresseusement l’histoire de l’Europe aurait fait gagner du temps à tous.

 

16. Oser les futurs disruptifs

Comment construire une prospective qui aide les citoyens à penser les futurs possibles et, en leur sein, les futurs souhaitables ? D’une part, il faut assumer la possibilité de changements radicaux et anticiper leur irruption en s’autorisant à penser des mondes très éloignés de ceux d’aujourd’hui. La société-fiction devrait être bien plus imaginative que la littérature et le cinéma populaires de science-fiction qui associent souvent des fantaisies technologiques invraisemblables à une représentation statique, voire archaïque du monde social.

Chôros a animé PostCarWorld (2013-2017) un programme de recherche inter- et trans-disciplinaire visant à une simulation expérimentale d’une société au-delà de la voiture. Ce genre d’expérimentations théoriques, qui s’appuie tout autant sur des entretiens non-directifs que sur des modélisations informatiques, peut être appliqué à de nombreuses thématiques, à condition que celles-ci aient d’ores et déjà un sens repérable. L’expérimentation par simulation de futurs radicalement différents du présent se révèle doublement utile. D’abord, elle permet d’y voir plus clair sur les enjeux des changements imaginables. Ensuite, elle permet de tester la disponibilité des acteurs contemporains à ces changements et, en conséquence, de mesurer, à travers des signaux qui, de loin, paraissent faibles, le niveau de déséquilibre dynamique existant dans la société d’aujourd’hui.

 

17. Pour parler du futur, écoutons le présent

En effet, la prospective la plus efficace est celle qui, au moins, ne se trompe pas de présent, qui y intègre les projets et les imaginaires. Une prospective contemporaine est celle qui écoute les prédictions des acteurs au lieu d’énoncer des prophéties technocratiques qui ne se réalisent jamais. Cette « prospective au présent » a comme matière première trois types de temporalités : le réel, sédimenté, mémorisé et instituée ; l’actuel, qui jaillit sur le fil de l’instant ; le virtuel, porteur de potentialités dont on ne sait pas encore lesquelles s’actualiseront. Dans la vie courante, chacun des points de vue sur les réalités sociales s’imbrique inévitablement avec les deux autres. L’enjeu de la prospective, c’est d’être capable de distinguer, dans l’actuel, dont le repérage et la mesure sont les plus faciles, ce qui s’inscrit dans le réel et ce qui dessine le virtuel. Pour y parvenir, le plus simple est d’écouter comment les individus voient le présent et souhaitent le maintenir ou le modifier. Ces acteurs ont peu de pouvoir et ne sont pas toujours d’accord entre eux, mais ils sont puissants, surtout lorsqu’ils convergent. Leurs intentions et leurs demandes sont déjà et seront de plus en plus la principale force propulsive des devenirs. C’est l’arc de leurs désirs qui peut donner un sens concret à l’image, sinon inepte, de flèche du temps.

Acteurs-chercheurs

18. Connaître, par tous les langages

Les langages de la connaissance sont multiples. Il convient d’en utiliser au mieux les ressources, en les désenclavant. Certains langages, comme la langue, orale et écrite, sont communs à toutes les activités, à tous les registres. D’autres ont été confinés dans certains secteurs, dans certaines missions. C’est pourquoi Chôros accueille des spécialistes de différents types d’écriture verbale, audiovisuelle, et au-delà. Certains modes de communication, comme les mooc, combinent des techniques et des langages préexistants. Dans d’autres cas, le décalage est plus net : le film scientifique, ni fiction, ni documentaire journalistique, est un nouveau chantier. Les hybridations entre arts et sciences se multiplient et les projets esthétiques, qui ont pénétré la vie sociale comme jamais, se désintéressent de moins en moins des travaux ses chercheurs. Arts et sciences apparaissent de plus en plus comme deux versants complémentaires de l’action cognitive.

Chôros s’intéresse particulièrement aux langages non verbaux car il y a là un réservoir encore peu exploité par les sciences pour dire et penser autrement et, en conséquence, pour stimuler l’innovation.

 

19. Une science citoyenne traite les citoyens comme des citoyens

Partons de notre travail d’acteurs cognitifs pour avancer vers le politique et vers l’éthique. Nous ne sommes pas des chercheurs qui « s’embarquent » ou qui « basculent » dans la politique, moins encore des chercheurs qui habillent leurs prises de position politiques dans le vocabulaire de la science. Nous sommes des chercheurs en direct : nous essayons de contribuer à créer les conditions d’une meilleure prise de la société sur elle-même.

Comprendre le monde constitue à l’évidence un atout pour agir et, en tant que producteurs de connaissances, cela nous donne des responsabilités. Nous ne sommes pas pour autant des experts, mais des chercheurs tournés vers l’action. Nous ne visons pas à énoncer ce qu’il faudrait faire ou ce qu’on ne pourrait éviter de faire. Nous voudrions plutôt être des catalyseurs de libertés. « Catalyseurs » au sens où, comme dans une réaction chimique, nous souhaitons nous rendre dispensables : Nous réfutons l’idée que les chercheurs devraient mesurer le niveau d’« acceptabilité » par la société de mesures décidées par d’autres. Ce n’est pas aux sachants mais aux citoyens de décider. Nous souhaitons seulement les aider à enrichir et à préciser leur point de vue : à relativiser les objets par les comparaisons avec d’autres situations et à mettre à distance les enjeux par des changements de perspective. Nous ne disons pas : « Vous ne pouvez pas faire cela », mais plutôt : « Est-ce bien cela que vous voulez faire ? » Ainsi, nous rendons plus explicites les modèles d’urbanité ou les conceptions de la nature qui s’affrontent sur le marché des idées en montrant en quoi ils sont plus ou moins compatibles entre eux et en quoi ils appellent des choix stratégiques.

 

20. Optimistes parce que réalistes

La composante politique de notre projet est donc à la fois optimiste et réaliste, optimiste parce que réaliste. Notre optimisme mesuré repose en effet sur le constat qu’il est possible de mettre en place des dispositifs qui permettent, par itérations multiples, la mise en cohérence par la société politique des attentes de la société civile. L’affaiblissement des incompatibilités intrinsèques entre les attentes des différents acteurs, d’une part, et celle de la société prise comme un tout, de l’autre, rend moins improbable la réussite d’un tel processus.

Nous ne nous situons donc pas, comme c’est le cas dans nombre de discours d’experts adoptant une posture du surplomb, dans la perspective de l’inéluctabilité et du sursaut qui serait nécessaire pour y échapper, car nous croyons à l’utilité du temps long de la controverse, du différend, des traductions et des contre-pouvoirs. Nous croyons aussi que le travail du chercheur consiste à présenter symétriquement, avec la même bonne volonté, ce qui existe et les alternatives à l’existant. En revanche, nous alertons sur les risques de répondre aux impératifs du moment (inégalités, replis identitaires, terrorisme, risques environnementaux…) en cédant au diktat de l’urgence. Ceux qui disent : « Il est temps d’agir » ont presque toujours raison ; ceux qui disent : « Il n’est plus temps de discuter » ont presque toujours tort.

Chercheurs-citoyens, nous ne présentons pas de « programme politique » mais une problématisation des enjeux, afin de donner davantage de lisibilité aux débats et davantage de degrés de liberté à ceux qui délibèreront. Nous nous plaçons dans la perspective progressiste lancée par le mouvement des Lumières, qui, à notre avis, demeure tout à fait d’actualité. On peut la résumer par la proposition d’Immanuel Kant, écrite en 1783 : « Les Lumières, consistent, pour les humains, à quitter l’état de dépendance dont ils sont eux-mêmes responsables ». Ce que dit cette phrase, c’est d’abord que le changement est possible et que c’est aux humains – c’est-à-dire à la fois à chacun d’entre eux et à la société qu’ils forment à eux tous – d’imaginer et de décider dans quelle direction ils veulent aller. C’est à eux aussi de dire comment faire pour que cette autonomie nouvellement gagnée leur permette d’avancer vers un mieux pour chacun et pour tous. L’émancipation, l’affranchissement, la libération vis-à-vis de toutes les allégeances imposées, la construction de capacités pour inventer sa propre existence dans la cohabitation dynamique avec les autres existences nous apparaît comme un tableau de bord plus que jamais pertinent. Cette formulation ouvre aussi sur une interrogation sur les buts à atteindre : habitants-citoyens de ce Monde qui est notre seul viatique, que faisons-nous, que ferons-nous de cette nouvelle liberté ?

La réponse ne se trouve pas déjà écrite dans le monde où nous vivons et qui, par ailleurs, est composite, ambivalent et dont on ne peut faire seulement table rase : cette réponse doit être inventée, jour après jour. Les idéologies qui réduisent les projets politiques à une « résistance » face à une conspiration unie de tous les puissants appauvrissent le débat car elles laissent penser que la conservation de l’existant pourrait être un projet positif. Avec Umberto Eco, considérons le monde comme une « énigme bienveillante ». Ce monde pose des questions difficiles, parfois douloureuses, mais des solutions sont là, en germe, dans les pensées et dans les actes de nos concitoyens. La dynamique de l’urbanisme contemporain montre que c’est possible : on peut cesser de caresser le mythe illusoire d’être l’auteur d’une ville et se penser plutôt comme un acteur spécifique parmi d’autres acteurs. Ça marche !

Notre approche du politique s’exprime dès lors par des questions. Peut-on construire, à toutes les échelles, des politiques de justice ? Peut-on construire un territoire européen ? Peut-on faire advenir un monde numérique à la fois plus ouvert, plus sûr et plus démocratique ? Peut-on faire émerger une société-Monde des individus autonomes, des collectifs réversibles, des sociétés fédérées ? À chacun et à tous, à vous et à nous parmi eux, d’y répondre.