Proxémités

Comment s’agencent les corps dans l’espace public ? Dans un champ scientifique où certains auteurs ont pu s’interroger sur la fin de l’espace public et sur l’émergence de « villes forteresses » (Davis, 1990), il semble déterminant de relever le défi de contribuer à développer des approches qui permettent d’évaluer, sur la base de protocoles comparables, le degré de publicité des environnements considérés, et ce à l’échelle des villes du Monde.

La question centrale de cette recherche est de se demander dans quelle mesure l’analyse de la régulation des micro-situations d’interactions entre acteurs est un moyen d'identifier avec précisions les caractéristiques des espaces publics et, potentiellement, de participer à l'évaluation de leurs qualités. Elle est sous-tendue par les hypothèses suivantes :

A. Un espace public est régi par des règles de « bonne distance » spécifiques qui varient selon les sociétés. Ces règles qui s’expriment sous la forme de styles proxémiques permettent de maintenir un principe de mobilité coopérative (Lofland, 1998) qui assure à chaque acteur social, quels que soient son capital spatial (Lévy, 2003) et ses compétences, une relative égalité.

B. Plus l’idée d’espace public est associée à un environnement donné, moins les individus transigent avec ces règles de régulation des distances et ce, quelle que soit la variété des configurations sociotechniques qui s’y déroulent (normes techniques d’usage, densité de la population, mobilier urbain).

Pour vérifier empiriquement ces hypothèses, Proxémités entend s’inspirer de la démarche de l’anthropologue Edward T. Hall sur la proxémie. Elle cherche à mettre en évidence des « styles » spécifiques de rapport à l’espace en fonction de grandes « régions culturelles ». Il s’agira d’envisager dans quelle mesure ces styles sont objectivables dans les espaces publics de villes du Monde identifiées comme relevant de modèles d’urbanité différents. Les observations seront menées à partir d’enregistrements vidéos, en s’appuyant sur un répertoire de situations récurrentes dans des environnements aussi similaires que possibles (rues, places, transports métropolitains) dans les métropoles retenues pour l’étude (Delhi, Tokyo, Paris et Los Angeles). En outre, l’analyse comportera une dimension de visualisation cartographique qui permettra une comparaison entre les différentes situations observées.

Dans la démarche suivie ici, la « proxémité », c’est donc le système spécifique à la configuration des corps au sein d’un espace sociétal, l’espace public, dont l’agencement doit lui-même beaucoup à tous les types d’interactions entre les opérateurs qui s’y engagent. Cela signifie que ce système n’est pas seulement un sous- produit des normes sociales générales, mais qu’il contribue activement à créer son style à un espace public, sinon, même, à en rendre l’existence possible.

Dans cette perspective, il s’agit : 1. De confirmer l’intuition qu’il est possible de connecter la micro- échelle des comportements individuels de régulation des distances avec l’existence de valeurs spatiales sur l’espace public à l’échelle d’une société dans son ensemble. 2. De contribuer à une théorie comparative et post-culturaliste de la distance. 3. De proposer alors un indice simple et systématique d’évaluation et de comparaison du degré de publicité des espaces qui soit applicable à l’ensemble des villes du Monde.