Anne
C'est avec une profonde tristesse que nous vous informons du décès de Anne Gaugue.
Anne faisait partie de notre rhizome depuis plusieurs années. Fine théoricienne du tourisme, d’une grande humanité et délicatesse, elle aura marqué celles et ceux qui ont eu la chance de la connaître et de travailler à ses côtés.
Nos pensées vont à sa famille et à ses proches dans cette douloureuse épreuve.
Les mots d’Olivier Lazzarotti, son collègue et ami, pour lui rendre hommage.
Décédée le 16 juin 2026, Anne Gaugue, que j’ai connue avant même d’entrer à l’Université, il y a trente ans, était une amie pudique, qui savait, toujours élégamment, se placer face au Monde avec distance, mais sans hypocrisie. Son intérêt pour l’habiter était sans faille, même si, s’agissant d’elle-même, elle n’en parlait guère. Une fois pourtant, l’armure s’est fendue, quelques pages dans le flot d’une HDR qu’elle soutint à l’Université de Picardie-Jules-Verne le 16 mars 2020. Mais c’est aussi qu’il est bien difficile de résister à la lumière traversante de l’habiter qui, parlant des autres, finit toujours, réflexivement, par impliquer celui ou celle qui s’y frotte. La voici donc qui écrit, comme rarement donc, sur son rapport à une Bretagne omniprésente dans un texte qui, de manière aussi explicite, en fait si peu état (Vol. 2, p. 32) :
« Il est nécessaire que je précise ma manière d’habiter la Bretagne : je suis une bretonne de l’extérieur - de Paris - et de la troisième génération. Ce terme de « génération » me gêne lorsqu’il est utilisé par d’autres que ceux qu’ils désignent et les renvoie encore et toujours à une ascendance étrangère. Si je l’utilise pour me qualifier, c’est qu’il permet de montrer que mon rapport à la Bretagne est désormais détaché de toute pesanteur et contrainte. Les travaux sur les vacances des migrants dans leur pays d’origine soulignent que la sociabilité familiale et les contraintes qui en découlent occupent une place importante dans les pratiques vacancières des primo migrants, alors que les générations suivantes privilégient davantage les activités de loisirs et de découverte. La Bretagne m’est venue du bon côté, celui des vacances, c’est-à-dire d’un temps libre essentiellement consacré aux activités récréatives… ce qui n’était pas le cas de ma grand-mère pour qui les retours annuels en Bretagne signifiaient participer activement aux nombreuses tâches journalières (si ce n’est les prendre en charge entièrement) qu’implique une famille (très) nombreuse. Normal, elle était en vacances, et avait donc le temps de s’occuper du linge, des enfants en bas âge, des repas, du ménage… Et à l’instar de ces migrants marocains décrits par Mohammed Berriane, c’est pour échapper aux contraintes familiales qu’elle décida de louer quelques jours par an une maison à une vingtaine de km. de la ferme familiale où elle accueillait ses enfants mais aussi ses neveux et nièces, leur permettant ainsi d’apprendre à être touriste. Je n’habite pas la Bretagne à la manière de ma grand-mère, primo migrante. Cette région reçue en héritage, j’ai choisi qu’elle devienne un de mes lieux privilégiés de récréation. »
Anne Gaugue (seconde personne, sur la droite) à Tempelhof, Berlin, avec quelques membres du rhizome Chôros, le 15/10/2023 (© OL)